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Lucie Picandet, Charnières

  • Untitled

La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ? s’interrogeait André Breton dans son Introduction au discours sur le peu de réalité, un essai poétique publié chez Gallimard en 1927. C’est depuis cette identité postulée par Kant entre le langage et la faculté de connaître, également défendue par le philosophe du langage Ludwig Wittgenstein, que Lucie Picandet fonde un vaste projet de déconstruction esthétique qui en fait le procès.  
Travaillée par ce qu’il est possible d’exprimer, ou de faire voir, sa cosmologie picturale n’a rien d’une fantasmagorie hors sol. La peintre fait au contraire le choix de s’enraciner dans l’organicité du corps qui nous relie à l’ensemble du vivant. Cette organicité échappe à toute saisie langagière, mais certainement pas aux effets de la parole, comme la psychanalyse nous l’enseigne.
Comment rétablir le déficit de réalité filtré par le langage, la logique, la raison discursive ?
En donnant symboliquement la parole à des entités fictives et non-humaines, comme par exemple le parasite, le radiolaire ou la chauve-souris, le gorille ou le poulpe. Lucie Picandet convoque un espace relativiste qui pourrait accueillir la multiplicité des mondes. Ses compositions picturales baroques, toutes en circonvolutions et plis, ou fragments, faites d’emboîtements et autres effets de loupe qui agrandissent les parties d’un tableau, ouvrent leur perspective sur l’infini. Les nombreuses scènes miniaturisées, come conservées sous cloche, évoquent également l’impossibilité de voir la réalité autrement qu’à travers des dispositifs théoriques et techniques, dont la focalisation attentionnelle est toujours partielle. En nous faisant perdre pied parmi les échelles, Lucie Picandet nous reconduit à la nécessité impérieuse de rêver le monde dans sa totalité. Ne serait-ce que pour s’émerveiller, se rappeler que nous sommes une part insignifiante de la nature et non les maîtres.

C'est donc un ambitieux projet de connexion à une « perception corporelle [1] » que Lucie Picandet déploie avec humour, tendresse et fantaisie. Elle le fait depuis l’écriture, en 2006, d’un poème au titre évocateur, « Le Grand Tanneur ». Elle le déploie ensuite visuellement, en tableaux dont les agencements de formes  évoquent un registre paysager et nous font circuler à l’intérieur d’un grand corps imaginaire.
Mis à plat par une série de coupes inspirées des formes de planches anatomiques, ces corps sont ouverts comme des manteaux. Ils hébergent de multiples mondes dont les effets de capillarité se produisent toujours en lisière de paysage, à la limite entre l’extérieur et l’intérieur. Dans ce qu'elle qualifie de « paysages intérieurs », Lucie Picandet décline des analogies topographiques qui empruntent à l’écologie, à la notion de terre et d’humus. Ces circulations entre surface et profondeur, noyau et symptôme empruntent aussi à la médecine, à la cosmétique, aux notions de guérison et de réparation.

Adressant des hommages à la figure du lombric, ou du parasite, l'artiste tourne notre attention vers la gestation des formes vivantes qui se produit sous nos pieds, ou celle du vaste monde microbien que nos corps abritent. Ses « paysages hospitaliers » accueillent quant à eux les maux de la terre et les métamorphosent en une flore exubérante. Dans la « cité mythique souterraine » d’Agharta, peinture réalisée en 2022, et dont la grotte peinte cette année est peut-être le prolongement, « les gouttes de sueur de notre monde malade tombent pour y trouver une place de choix, elles sont serties à la manière de pierres précieuses ».
L’œuvre de Lucie Picandet semble ainsi toute entière travaillée par la notion platonicienne de « Pharmakon », réactivée par le philosophe Jacques Derrida afin de penser la dynamique paradoxale de l’expression écrite. Elle serait à la fois le lieu des maux et des guérisons, un poison et un remède, un exutoire addictif autant que libérateur.
Ainsi, a-t-elle imaginé, au sein de cet univers pharmacologique, des réseaux de solidarité inter-espèces. Les Incarnatrices sont des plantes qui, "à l'inverse des plantes carnivores", permettent à des esprits, ou à des idées, de transiter à travers leurs longues tiges nourricières pour se former, prendre corps, éclore en des fleurs à l’éclatante beauté. « Ce sont des machines de vie, à mi-chemin entre le totem et l’alien. Elles expriment (…) le mystère de la phusis grecque : ce par quoi la vie croît ».
Si l’on veut bien se mettre sur le nez les lunettes multidimensionnelles, et multidirectionnelles que nous tend Lucie Picandet, on verra comment l’extraordinaire minutie de ses peintures est une incitation poétique à suspendre les multiples constructions technologiques qui nous éloignent du monde sensible pour entrer de plain-pied dans une nature qui est aussi profondément la nôtre, y frayer son devenir avec la force de l’émerveillement renouvelé, sans craindre ses désirs.



Texte écrit pour l'exposition de Lucie Picandet à la galerie Georges Philippe et Nathalie Vallois, Paris, mai 2024.
Visuel : Lucie Picandet, Le monde vu par des chauves-souris, 180 x 271 cm (détail), 2022
 

 

 

 

 
[1] Tous les passages entre guillemets sont extraits d’écrits de Lucie Picandet non publiés à ce jour. Partie intégrante de son œuvre, ils constituent la matrice de tous ses tableaux.