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Martin Mc Nulty, Pagan Fold

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Si Martin Mc Nulty parle avec enthousiasme des artistes qu’il aime, qu’ils soient amis ou figures tutélaires, il « laisse l’esprit sauter de la branche à l’oiseau » (1) lorsqu’ il s’agit d’ aborder le sien, insaisissable... 
Les deux piles d’œuvres sur papier devant lesquelles il m’ abandonne, prétextant la préparation d’un second café, sont d’épais papiers Hahnemühle, supports de pulvérisations réalisées à l’ aérographe dont l’épais grammage révèle les interférences entre les pigments vaporisés et la lumière. 

Les phénomènes d’irisation convertissent les supports en des étendues flottantes que Mc Nulty traverse d’un trait aérien et sûr réalisé au crayon à papier pour y cerner une forme, un volume, ou donner l’illusion d’une lévitation légère en redoublant la bordure d’un champ coloré pour y produire une ombre.

Martin Mc Nulty dit retrouver dans ce voyage immobile le plaisir d’une étude sur le motif, exercice qu’il pratiquait assidûment en tant que peintre. Ces œuvres qu’il intitule « Perception » sont le contrepoint d’une création d’objets par gestes d’accumulation et d’enfouissement de matériaux où les notions de surface et de gravité sont également essentielles. Mais Mc Nulty étend l’observation de ce travail de matière à travers le dessin, en retournant régulièrement au plan et à la coupe lorsqu’il s’agit de travailler ses volumes. 

Tel un géologue en quête du manteau terrestre, Il lui arrive souvent de briser l’amas qui lui résiste pour voir ce qui se trouve à l’intérieur, l’ausculter, attentif à la stratification complexe par quoi la matière de son art se dépose, s’organise et progresse organiquement.De même que la photographie et le film ont été des outils de perception pour Brancusi, artiste du fragment et de l’empilement, c’est depuis l’étude de ces fondamentaux que Mc Nulty construit son œuvre, fidèle à ce que les propriétés de la matière lui enseignent. Mais l’illumination est recherchée dans l’excès et la règle n’ est chez lui observée que pour mieux s’en affranchir, en un principe de libération très similaire à celui des ascètes.

Cette exposition marquant pour lui la fin d’un cycle, il a sorti de ses archives un film témoin de cette révolution, Objets trouvés, réalisé par Carole Roussopoulos dans son atelier en 2012 (2). Un travelling fait voir des éléments résiduels, couleur de cuir et d’os. La caméra explore la surface de ces innommables d’allure écorchée ou cramée, comme rescapés d’un bain d’acide. Quatre années seront nécessaires à une métamorphose qui engloutira ces choses mortes en les parant d’atours chatoyants, l’atelier deviendra celui que nous trouvons encore aujourd’hui, un laboratoire de formes ouvertes aux plis baroques où la matière abonde et produit un humus qui recycle les histoires passées.

Martin Mc Nulty est toujours peintre, mais un peintre saturnien qui malaxe et refaçonne pour détruire le temps. Orfèvre du débris, architecte de la ruine, archéologue de l’âme, il invente une peinture qui est une cosmétique, une peau qui protège, assimile et fait tenir ensemble les rebus d’actions passées. 

En 2002, l’ artiste Daniel Pommereulle, auteur des intenses Objets de prémonition - où se trouve similaire dramaturgie d’une chute d’objet dans la dégoulinure et la viscosité - remettait à Martin Mc Nulty le prix de peinture de Vitry-sur-Seine ; il lui confiait aimer la densité mythique de son travail. Les chatoyants objets pailletés qu’il réalise aujourd’hui lui donnent raison ; enfouir, c’est tout autant dissimuler le cadavre que placer l’engrais, opposer au temps linéaire une temporalité cyclique. 

Entre des formes dormantes en cours de métamorphose, dans le paysage lunaire qu’elles dessinent au sol d’un atelier traversé par des méandres de sacs en plastique froissé, salis de paillettes et de jus translucides, Martin Mc Nulty retrouve les processus débordants, il s’accroupit pour chercher des yeux les amas en gestation, les ramasser pour les scruter encore, les poncer, les découper, les évider, les tremper dans les résines, les pigments et les colles. Il travaille en appui sur ses talons, ses gestes sont ceux, assurés et absents, d’une couturière ou d’une fileuse de laine. Parés pour un dernier voyage où ils s’exposeront en dehors de l’atelier, ces corps mutants enferment dans leurs replis baroques les devenirs animal, végétal et minéral. La façon dont Mc Nulty choisit de les montrer affirme parfois une vision au détriment des autres, mais il suffit de présenter autrement ces objets, ou de se déplacer en fonction des énigmes tendues par leur étrange allure pour qu’ autre chose apparaisse dans la structure complexe et changeante de leurs reliefs ou leurs anfractuosités.

En les empilant les uns sur les autres, Mc Nulty compose depuis ces objets – qu’il appelle « items » – des ensembles en combinant aux lois de la gravité l’agilité de l’équilibre et de l’emboîtement. Des créatures de complexion terrestre, sous-marine ou céleste s’ érigent ainsi, bizarrement carapatées, munies de pattes inégales et coiffées de rubans de möbius. De grosses meringues écumeuses supportent ailleurs des silhouettes insectoïdes de science-fiction, un rocher couleur de viande est enrubanné dans un nœuds papillon, tel une offrande, un poisson girafe darde son cou rose bonbon d’une collerette en mousseline fluo ; surgissent aussi des lièvres à cuisses de grenouilles, des vulves primaires, des viscères laocoonesques s’échappant de la cavité d’un cœur ou d’un estomac, un lutin d’allure maléfique monté sur l’arrière train d’un chiot... 

Mc Nulty dit de ses œuvres qu’elles sont « les étapes d’un processus d’apprentissage ». L’atelier est pour lui le lieu de tous les étonnements, un laboratoire où le monde se rêve et se joue dans sa diversité sensible, où les œuvres cristallisent ce moment inaugural, éphémère et poétique qui est celui de tous les commencements. 




Texte écrit pour l'exposition de Martin Mc Nulty, "Pagan Fold", à la Galerie Pixi - Marie-Victoire Poliakoff
visuel : composition d'après des pièces de Martin Mc Nulty pour La Gazette du Boudoir n°24, janvier 2022/ crédit Sacha Poliakoff



1 Jack Kerouac, Le livre des Haïku, trad. Bertrand Hagostini, éd. La Table ronde, 2006

2 Dans le sillage de ce film, Callisto Mc Nulty a réalisé le film Pagan fold sur un principe similaire avec ses œuvres récentes.