previous 95 / 124 next

Sandrine Pelletier, Mariage contre nature

  • Sandrine Pelletier, Mariage contre nature-img

    © Sandrine Pelletier


Marguerite Pilven : De l’univers du backyard wrestling à celui d’une fan de Kate Bush imaginé pour le magazine ID, puis à celui de ta grand-mère chez qui tu adorais observer les détails de la décoration intérieure, on retrouve cette effraction dans des univers éloignés du tien…

Sandrine Pelletier : J’aime m’immiscer dans des univers qui me fascinent en raison de leur différence ou de leur étrangeté. En ce qui concerne Kate Bush, il n’y a pas ce rapport voyeuriste. Je suis fan de son personnage et me sens proche de ses goûts. Quant au travail autour du backyard, il est lié à ma fascination pour les adolescents. Leur côté un peu niais, leur caractère spontané et leur univers sans compromis m’attirent.
Ces adolescents ne se sentaient pas du tout gênés lors de nos rencontres, c’était plutôt moi qui étais mal à l’aise. Il faut dire que j’avais été insistante en les contactant au départ par mail puis par téléphone et avec en plus un accent français terrible. Au départ, ils ne comprenaient pas très bien ce que je voulais. J’ai finalement réussi à obtenir des rendez-vous dans des gares excentrées où une bande de petites frappes m’attendait parfois…

Il s’agissait donc de provoquer des situations où tu te retrouvais complètement étrangère au milieu.

Cela est aussi lié à un côté philanthrope qui me pousse à aller voir ce que je ne connais pas encore. Je me suis cependant rapidement rendu compte que j’étais en fait assez proche d’eux. Lorsque je leur ai parlé de mon travail, ils ont très vite compris ce que je cherchais à faire, notamment par rapport à l’univers des grand-mères. Je suis vraiment entrée dans ce jeu de la rencontre, sans pour autant faire du jeunisme mais en parlant par exemple de mes goûts musicaux qui sont plutôt rock métal, ce qui a créé un terrain d’entente. Ce côté rock’n’roll, dont il fallait faire preuve pour oser aller à leur rencontre me rapprochait d’eux.

D’où te vient cette fascination pour les intérieurs qui t’a conduit à reconstituer très soigneusement un décor de salon pour y mettre en scène certaines pièces liées à l’univers du backyard ?


L'un des ados rencontrés en Angleterre m’a un jour fait entrer chez lui. C’était assez bizarre d’être seule en compagnie de ce gamin de 12 ans dans la maison de ses parents. J’étais fascinée par tous les détails de cet appartement qui me racontaient une histoire somme toute assez triste - une mère seule avec ses enfants dans un bled pourri qui travaille à l’usine et n’a pas un rond. L’ado m’a montré sa chambre, les ceintures en carton qu’il avait gagnées dans ses combats, des photos sur lesquelles il se jetait parterre ou prenait des poses. Il y avait une quantité folle d’informations ! J’étais en surchauffe, un peu mal à l’aise et en même temps très excitée par ce qui m’arrivait. J’étais aussi franchement émue et touchée, incapable de prendre de la distance. Le décor exposé à Beaubourg que j’ai réalisé dans le cadre de mon diplôme à l’ECAL était en fait très inspiré de cet appartement. J’y présentais un coussin crocheté et posé sur une chaise avec écrit « want me to speak very slowly », qui est une formule provocatrice de pré-combat. A côté, j’avais posé sur une table une petite clochette en métal. Je n’ai jamais su si cette clochette que j’avais vue dans l’appartement anglais représentait quelque chose de spirituel ou si c’était simplement pour la faire sonner lorsque le déjeuner était prêt…

En reconstituant ces intérieurs, tu recours à des techniques traditionnelles de décoration : la tapisserie, le papier peint, le trompe-l’oeil. Mais il y a souvent un aspect exagéré qui sonne faux, un côté mascarade. Est-ce pour introduire une idée de beauté de façade, un côté cache-misère ?


Oui, mais je ne cherche pas du tout à dénoncer ou à critiquer cet aspect des choses. L’idée de travestissement est surtout intéressante parce qu’elle permet aux gens de maquiller leur faiblesse, leur vulnérabilité. Je pense par exemple à ces types qui se font tailler un costume en latex pour des soirées fétichistes pendant lesquelles ils vomiront toutes les choses inavouables qu’ils retiennent dans leur vie quotidienne. Je suppose qu’en temps normal, ces mêmes personnes sont les moins extraverties. Ces tenues extravagantes leur permettent avant tout d’être quelqu’un d’autre, un peu comme dans le cas du backyard wrestling où des gamins se transforment en super-héros.

Prêtes-tu une dimension affective ou symbolique à ces meubles ou objets que tu collectes en vue de les manipuler ensuite ?


Ce qui me fascine dans les meubles, c’est leur dimension artisanale. Je suis moins attirée par un bel objet design que par les petites « saloperies » qu’on trouve dans les brocantes. Mes lieux préférés sont les organismes caritatifs comme Terre des Hommes où l’on trouve des objets laissés pour compte, monstrueux, mais fascinants à mes yeux ! Je le sens très bien à la réaction des vendeuses et des personnes qui m’accompagnent, qui ne comprennent pas vraiment ce que je trouve à ces objets. Ces coups de foudre viennent aussi du fait que je les imagine tout de suite mis en situation.

Est-ce leur étrangeté qui te donne envie de leur imaginer un contexte nouveau ?

Oui, par exemple avec un fond or, une lumière rouge et une tablette style ex-voto, l’objet devient ainsi un objet de culte. Le fait de fantasmer un lieu me conduit parfois aussi à fantasmer un personnage. J’ai peint par exemple une série d’œufs avec des animaux inspirés d’une pochette de disque de Kate Bush que je trouve magnifique. C’est un dessin où elle soulève ses jupes et une nuée de bêtes en surgit. J’étais vraiment attirée par ce côté gothique assez années 80 et me suis demandée comment je pourrais reproduire ces petits animaux en gardant ce caractère un peu inquiétant et glauque de la mise en scène. Sur une idée que m’a suggérée MMParis, je me suis finalement mise dans la peau d’une fille qui ne serait jamais sortie de sa campagne et fantasmerait sur cette pochette étrange. Cette identification m’a donné l’idée de peindre ces bestioles sur des œufs. J’ai des livres qui expliquent comment les peindre, où l’on trouve les conseils de pépés super-enthousiastes dont les propos ont un côté Marie-Claire déco. Une fois les oeufs peints, il restait à savoir ce que j’allais en faire. J’ai finalement coupé court à toute une série de possibilités en revenant à une question très simple : qu’aurait fait la petite fille fictive avec ses œufs peints ? Elle les aurait probablement mis sur une petite tablette, contre ce mur de papier peint que ses parents lui ont imposé. J’ai photographié le tout avec une lumière rasante qui arrivait par le côté, comme si on pénétrait dans une chambre. Lorsque j’ai montré cette série à des amis, ils se sont vraiment interrogés sur mes motivations. Fallait-il trouver ça glauque ou voir cela au second degré ? Cette ambiguïté sur laquelle j’aime jouer avec mes pièces m’a donné l’idée marrante de les tester.
Il y a à Lausanne une boutique, Le Pied, qui vend toute une série d’accessoires à l’humour salace, comme des tabliers de cuisine avec des seins en plastique ou des cendriers avec des bites peintes à l’intérieur. A partir de cet élément de comparaison, je me demande ce qui serait le plus plausible pour l’accueil d’une pièce comme par exemple Mademoiselle. Serais-ce : « la galerie Frank présente la nouvelle pièce de Sandrine Pelletier », ou plutôt : « la boutique Le Pied sponsorise Sandrine Pelletier pour sa pièce Mademoiselle » ? Si la deuxième réponse est la bonne, alors c’est foutu. J’ai ainsi transformé une pièce que je trouvais trop évidente en y représentant un débarquement d’extraterrestres brûlant tout sur leur passage.

Des extraterrestres ?

Oui, dans le même esprit que les tee-shirts de Raël. J’avais fait sérigraphier sur du tissu blanc, en encre couleur or, la plume, le pendentif et la formule 1 de Raël. Prolongés par des manches en ailes de chauve-souris, ils sont présentés à la galerie sur un buste doré. Ça donne un mélange entre Nike, mémé et l’ésotérisme.

Encore une rencontre impossible !

Exactement, un mariage contre-nature ! Un esprit qu’illustre parfaitement la série Ufo Attak : j’ai remplacé les aquarelles mièvres qui surplombaient deux crochets de vestiaire chinés aux puces par des scènes d’un débarquement extraterrestre. Comme il y a deux tableaux, j’ai pu construire une histoire avec d’une part la scène d’attaque des ovnis montrant des gens terrorisés et des maisons qui brûlent, puis l’autre tableau représentant le débarquement des extraterrestres. J’aime cette idée d’une invasion soudaine d’aliens dans un décor cosy.

A ta façon d’être si sensible aux objets et de traquer dans les moindres détails les personnes que tu rencontres ou les lieux où tu te trouves, je te sens un peu superstitieuse…


Ah oui ! Je suis assez convaincue que les objets portent malheur ou portent chance. Au vernissage, je viendrai avec mes habits fétiches, je ferai deux ou trois incantations avant d’arriver et tâcherai de marcher dans une merde du bon pied !

Qu’as-tu voulu faire avec une pièce comme Le Canapé d’Or ? Est-ce une manière de relier deux mondes, l’espace de la galerie et celui de ton atelier ?


L’idée du Canapé d’Or m’est d’abord venue des cabines téléphoniques anglaises saturées de petites annonces érotiques et qui sont de plus en plus rares. En brodant mon visage sur la banquette, je contrains l’utilisateur du téléphone à poser son cul sur ma tête.
Il y a dans cette pièce un clin d’oeil au rapport de l’artiste à son galeriste avec le slogan Call my Agent.
Bien que les frontières entre artiste et graphiste soient aujourd’hui de plus en plus flexibles, les exigences du mandataire donnent toujours un cadre à respecter qui peut être un frein à la créativité. Dans le cadre d’une expo, les rôles s’inversent. J’impose une pièce en tant qu’artiste et je dis « si cela vous plaît, appelez mon agent et si ça ne vous plaît pas, vous pouvez toujours aller frotter votre derrière contre ma tête ! »
En me représentant toute pomponnée, avec des faux cils et de trois quart, plus sexy qu’en réalité, je réponds aussi à l’avance à certaines suppositions…

De quel genre ?

Si mes pièces parlent beaucoup du rapport au corps et aux autres en général, je veux qu’on comprenne que ma tête est ici purement utilisée comme un objet, moi je suis quelqu’un d’autre. En me représentant ainsi, j’introduis une auto-dérision que je souhaite assez évidente. Le fait d’utiliser son visage comme outil peut-être très intéressant, il suffit par exemple de penser au travail de Jean-Luc Verna ou à l’Autoportrait à la larme de Wim Delvoye, mais cela donne aussi parfois des choses ennuyeuses. A force de traquer tellement les gens dans le détail, je deviens moi-même un peu paranoïaque…

Concernant justement cette dimension du corps qui, même s’il n’est pas explicitement représenté comme tel, est toujours évoqué, est-ce pour cela que tu as une telle prédilection pour les matières qui permettent de donner à tes pièces une connotation organique ?

Tout à fait. Dans le cas de Mademoiselle, Anne Lombard, une styliste suisse avec laquelle je travaille, m’a appris une technique pour faire des faux vagins avec de la soie. Mais on n’arrive pas à ces associations de manière directe, il faut laisser parler la matière. C’est comme lorsqu’on photographie une nature morte, c’est l’objet qui commande. Je me laisse vraiment guider par le tissu, la manière dont il réagit. Je me dis par exemple : « tiens, cette mousse devient toute déconfite avec la chaleur, ça ferait une bonne main de grand-mère avec les tâches ». Mais ces rapprochements de type « ça fait penser à » ne sont pas évidents tout de suite. Cela vient en faisant des essais, en mettant des tissus les uns à côté des autres ou en les mélangeant, puis ça prend parfois un aspect chair, viande hachée ou écorché qui devient intéressant.

Quand j’ai vu ces photos des broderies de Wild boys prises à l’envers, exhibant ce désordre des fils, je les ai assimilé à des peaux écorchées, des cicatrices. J’ai pensé aux gueules cousues de ces types qui se blessent au combat.

En plus de montrer la violence derrière la douceur de la broderie ou l’envers du décor, c’est aussi le jeu visuel qui m’a paru intéressant. C’est arrivé par hasard, à la suite d’un accident de travail où je me suis aperçue qu’il était tout aussi intéressant de montrer les broderies à l’envers, en raison du caractère très graphique des fils entremêlés. Mais il est vrai qu’elles prennent aussi de ce fait un côté plus trash, les portraits se mettent à pleurer du sang par les yeux, on y voit des veines toutes gonflées, crispées...

Cela contraste aussi avec la connotation habituelle de la broderie qui est avant tout un travail méticuleux, précis et mesuré.


Ma façon de broder, complètement profane, exaspérerait certainement beaucoup de mémés ! Je ne mets pas bien mon fil de canette, je néglige les finitions, mais bien évidemment ce côté mauvaise élève me plaît !
Le fait de travailler à la machine à coudre me permet d’obtenir un trait plus dur, plus violent. J’évite ainsi de suivre attentivement les contours. La machine a parfois des sursauts, elle accroche par endroits et ces accidents donnent des effets vraiment intéressants. J’utilise la machine assez violemment, en mélangeant des fils de toutes les couleurs. Cela donne un côté viande hachée qui me plaît bien. Ce rapport à l’accident est comparable à la coulure en peinture qui introduit une dimension très physique.

C’est aussi souvent par des effets de matière, proches du trompe l’oeil, que tu donnes aux pièces un côté obscène, comme avec ce papier peint qui suinte aux angles du mur et qui pourrait faire penser, en rapport aux associations que tu encourages toi-même, à des aisselles qui transpirent ou pourquoi pas, à l’incontinence des mamies…


C’est peut-être par réaction à l’éducation assez prude que j’ai reçue : il ne fallait pas dire ou montrer des choses gênantes… Evoquer les petits tracas liés au corps m’amuse assez. Je ne pouvais pas croire lorsque j’étais petite qu’on pouvait avoir des auréoles de sueur sous les bras et je traquais ce phénomène sous les aisselles de mes professeurs d’école pour vérifier que ce qu’on m’avait raconté était bien réel. Je trouvais à la fois ça dégoûtant et vraiment dingue !
Les auréoles de sueur subrepticement aperçues, les mouches mortes traînant dans un coin d’appartement, tous ces détails dévoilent soudain quelque chose de tabou. Si je vois par exemple chez quelqu’un de la poussière au plafond, je ne vais pas pouvoir m’empêcher de me demander ce qu’il se passe. Cette négligence est-elle due à un hôte dépressif ou à son impossibilité physique à faire le ménage ?

Ta façon de fantasmer sur des petits détails n’est-elle pas finalement assez proche de ce que tu provoques toi-même en exposant tes pièces ? On a l’impression que tu cherches à enflammer l’imagination du spectateur avec ces pièces qui sont comme des indices renvoyant toujours à autre chose, à de nouvelles associations d’idées…


Je suis obsédée par le détail, mais ce n’est jamais méchant. Cela est plutôt dû à mon intérêt pour ce que les gens sont vraiment. Bizarrement, c’est souvent leur faiblesse qui va me les rendre sympathiques et attachants, ces petites choses qu’ils ont envie de cacher parce qu’elles ne sont pas très glamour. Si je me retrouve par exemple avec un client très antipathique dans le cadre de mon travail de graphisme et que son portable se met tout à coup à sonner avec la musique de La soupe aux choux, je commence à l’imaginer dans sa famille, avec ses gamins et cette anecdote introduit tout à coup quelque chose de très sentimental.

Pour toi qui aime assez les histoires glauques, les faits divers t’inspirent-ils ?

Oui, mais pas n’importe lesquels. Je pense à l’instant à une histoire qui est arrivée à une amie qui petite fille s’était mise à jouer avec un adorable chien qui lui a subitement éjaculé sur la jambe. Sa famille était évidemment très gênée et c’est ce genre de malaise que je cherche à produire avec mes pièces. Les faits divers trop méchants et trop glauques ne m’intéressent pas, je préfère les croustillances…

Comment penses-tu agencer entre elles les pièces de l’exposition Damoisie ?


J’ai fait beaucoup de choses très différentes et le plus difficile a été d’opérer un choix entre les œuvres. Mon travail guidé en partie par les objets que j’ai trouvés et par ce qu’ils m’ont inspiré comme scénario, a pris des directions assez variées. Cela dit, j’ai envisagé une progression vers le pire. En entrant, on tombera d’abord sur le Canapé d’Or qui a un côté cosy et accueillant, puis on trouvera contre les poteaux de la galerie les rideaux avec des pompons et des têtes de caniches brodées qui ressemblent à des fanions d’une secte pour mamies. Mademoiselle ne sera pas cachée, je la vois plutôt s’exhibant et ouvrant le bal à la manière du film Freaks. L’exposition sera comme une sorte de cabinet de curiosités contenant tout ce qui m’outre, me fascine ou me choque, un univers en rapport avec l’intérieur, à la fois sale, trash et drôle.

Pour le catalogue de Sandrine Pelletier, This book was made for my cat Figaro, 2005