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Les matériologies de Gabriel Leger

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Si le grain ne meurt
Gabriel Leger construit une œuvre où les notions d'échanges, de don et de circulation du désir sont évoquées à travers des objets et des références culturelles symboliquement chargés. Au Louvre, l'exposition de grains de blé d’Égypte antique l'a interpelé. C'est plus précisément leur trajectoire dans le temps; du champ de culture à la vitrine de musée qui a saisi son attention, une trajectoire étirant le temps dans un présent reconduit. En 2015, il réalise une œuvre à partir de deux statuettes funéraires égyptiennes. Placées dans les tombeaux, ces "oushebtis » remplaçaient les morts pour exécuter des tâches agricoles dans l'au-delà. Leger a broyé l'une d'elles puis mélangé sa poudre à une pâte boulangère. Le pain pita confectionné avec cette dernière est exposé avec sa sculpture jumelle. Le sens de cet acte de destruction peut s'envisager de multiples façons. En intégrant sa sculpture à une substance nourricière, Gabriel Leger s’approche des pratiques sacrificielles liées au don. Dans les cultures totémiques, le fait de manger un animal sacré revient à se l'assimiler, pour rétablir une alliance rompue.
Cette œuvre de Gabriel Leger convoque aussi une économie du déplacement dont les familiers d'art contemporain sont coutumiers. Marcel Duchamp ne fut-il pas le premier à faire de l’artiste un négociant dont le travail consiste à déplacer un objet d’un lieu vers un autre ? Ici, la sculpture cesse de circuler en qualité d'objet patrimonial. Elle migre dans un autre domaine d'objet. Elle change de nature en poursuivant sa trajectoire dans une économie réelle d'échange.

Valeur de la reproduction dans un monde dominé par l'image, le clonage
Puisant aux sources de multiples cultures et savoirs, les œuvres réalisées par Gabriel Leger peuvent pour beaucoup se décrire par une récupération d’énoncés culturels (iconiques, textuels) qu'elles font circuler sous la forme de copies, de traductions, d’exégèses ou de commentaires. Son appropriation de textes philosophiques et religieux, de passages de films ou de photographies anciennes fait le constat de leur rareté. "En période de crise, la seule chose à faire c'est citer" * écrivait Guy Debord, essayiste et cinéaste à qui Gabriel Leger a consacré une œuvre. La dématérialisation du patrimoine culturel, corollaire à sa délocalisation et à sa menace de dissolution, ont formé le cœur de réflexion de la Documenta 2012. Lors de cette manifestation, Carolyn Christov-Bakargiev, sa directrice artistique, évoquait la nécessité d’un ralentissement de la réflexion qui passerait par une attention portée à l’endroit du geste et de la matérialité des objets. C'est d'une certaine façon ce qui caractérise la démarche de Gabriel Leger, à cet endroit que s'établit sa relation singulière à la référence. Les paragraphes qui suivent explorent quelques oeuvres regroupées en fonction de la nature de ces interventions. Citons déjà pêle-mêle les matériaux et supports d'inscription employés pour recopier des textes, graver des sons, reproduire des images, intervenir sur d'anciennes photographies : le carbone, l'aluminium, la cire, le plomb, l'essence et la mélasse de bitume, le mica, le cristal.

Broyer / concentrer/ assimiler
Dans une série de travaux réalisés par Gabriel Leger, la concentration d'informations semble agir comme un antidote à sa dispersion, une volonté de l'inscrire en une forme de monument qui soit à la fois dense dans sa réalisation formelle, mais également fragile et saisi dans ce paradoxe. C'est par exemple le cas de l'œuvre qu'il a réalisée en collaboration avec Raphaël Denis, corps1 : Guy Debord. En 790 pages de format A4, les artistes ont regroupé l'intégralité des écrits de 70 auteurs réunis en 1974 par Guy Debord sur un feuillet d’atlas annoté. Cette compilation imprimée en corps 1.8 pt, lisible avec une loupe intégrée au dispositif, ressemble structurellement à une somme, un socle stratifié de connaissance, un monument proche de la pile romaine funéraire, à ceci près que le papier remplace la pierre et induit une forme de fragilité. Choisissant de travailler à partir d'une œuvre de Guy Debord, Leger adresse un hommage à celui qui su repenser la pratique citationnelle comme dégagement des formules toute faites, ouverture à ce qui se joue d'irréductiblement présent, redécouverte de la portée subversive de pensées formulées par d'autres, et toujours effectives à condition d'être "agies", vécues. Cette œuvre peut être confrontée à une autre intitulée "Chaque victoire de la jeunesse", sculpture modulaire agençant entre elles des briques de papier. La citation d'Isidore Isou à laquelle le titre se réfère est la suivante : "Chaque victoire de la jeunesse a été une victoire contre les mots”. L'idée est intéressante à replacer dans le contexte de stratégie guerrière de Debord et "de la place qu'a occupée dans sa réflexion la nécessité de penser tout projet d'action, quel qu'il soit". L'œuvre « Boys meets girl » fabrique une autre forme d'assimilation par synthèse en rapprochant trois scénarios tapés à la machine par Leger sur des rouleaux d'aluminium formant un triptyque. Orphée, de Jean Cocteau, La jetée, de Chris Marker, et Solaris, d'Andreï Tarkovski. Ces trois histoires d'amour défient la pensée chronologique, ou l'histoire individuelle, pour ouvrir sur une temporalité cyclique, infernale, inhumaine. Avec « Time is » et « Capsule », Leger emploie la viscosité du miel et du bitume pour ralentir un processus d'écoulement dans des sabliers, circonscrire un segment temporel, fixer un moment. Ces différentes manières de retenir, de conserver, d'assimiler (également au sens de l'ingestion) renvoient à une économie du désir et de la possession. Elles rappellent l’opération chimique de cristallisation dont Stendhal fit la célèbre métaphore du phénomène amoureux.

Répéter /dupliquer/ conserver
"Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu". Il s'agit de la traduction française d'un palindrome anonyme d'époque médiévale, "In girum", que Leger a gaufré dans sa version latine sur une plaque de plomb. L'artiste collectionne les citations exprimant le retour du même, et la pensée de la répétition comme ouvrant sur une perception approfondie du monde. En 2016, il s'intéresse ainsi au poème de Pier Paolo Pasolini intitulé « Marylin », dont il extrait la phrase suivante pour la gaufrer sur une plaque de cire, préalablement coulée sur des ardoises d'écoliers : "Del mondo antico e del mondo futuro era remasta solo la bellezza, e tu " (Du monde antique et du monde futur Il n’est resté que la beauté, et toi). L'ensemble du poème accompagne en voix off « La rabbia », un film réalisé par Pasolini d'après les archives de Gastone Ferranti, producteur d'actualités pour le cinéma, et couvrant la période politiquement agitée allant de 1945 à 1962. Le défilement de ces actualités s'articule à cette ode à la beauté. Réponse politique face à l'absurdité d'un monde répétant ses erreurs, résistance du poète, ce forgeron de la répétition mémorielle, contre la répétition aveugle. " Si la répétition peut être trouvée, même dans la nature, c'est au nom d'une puissance qui s'affirme contre la loi, qui travaille sous les lois, peut-être supérieure aux lois. (...) A tous égards, la répétition, c'est la transgression. Elle met en question la loi, elle en dénonce le caractère nominal ou général, au profit d'une réalité plus profonde et plus artiste." **

La collection comme construction d'un récit subjectif
Daumal, Barthes, Pasolini, Debord, voici des noms que l'on croise en traversant l'œuvre de Gabriel Leger; les noms de ceux dont le travail a consisté à faire de la littérature autre chose que le miroir d'une société, l'instrument d'une possible révolution. Les matériaux conducteurs et les techniques choisis pour gaufrer, graver ou inciser ces textes et extraits ne sont pas anodins : plomb, carbone, bitume, cire, autant de matériaux à travers lesquels l'inscription du geste se fait plus présente dans sa corporéité, action de tracer, de sceller dans la matière. Leger file également la métaphore de l'alchimie comme transfert d'énergie, métaphore que l’exposition Solve + Coagula, mettait en exergue. Possibles autoportraits de l'artiste, les œuvres « The pitch drop experiment », et « Subject and object » assimilent d'ailleurs son rôle à celui d'un catalyseur ou d'un passeur. « S’il y a du mérite dans l'art, il est impur : il est l'hybride entre le courage conscient - travailler - et la soumission inconsciente - être travaillé", confiait l'écrivain et critique de cinéma Serge Daney lors d'un entretien avec Serge Toubiana. Car c'est finalement d'une obsession que nous parle Leger, à travers ses œuvres qu'il classe, organise et enrichit méthodiquement comme un collectionneur ou un compilateur. Pour le collectionneur, la collection n'est-elle pas surtout une façon d'exprimer ses obsessions en un dehors intelligible ? En tant qu'ensemble, l'œuvre de Gabriel Leger se développe et s'articule autour de questions récurrentes liées à l'amour, à la beauté, à la connaissance et à leur pouvoir effectif de transformation ou de révélation.

Landorthe - Paris, août - octobre 2016

* Guy Debord. Un art de la guerre, texte de Laurence Le Bras et Emmanuel Guy, in Chroniques de la BNF n°66, p.5.
** Gilles Deleuze, Différence et répétition, (introduction). Presses universitaires de France, Paris, 1968

Pour le catalogue Solve + Coagula, éd. Galerie Vincent Sator